
POLE DANCE : introspection extravertie
Il y a cette voix qui me rappelle que j’aurais voulu être danseuse.
Une vraie danseuse.
Elle vient d’un endroit où je range les choses qui ne m’appartiennent pas tout à fait — des croyances qui hiérarchisent à peu près tout ce dont le monde est fait, entre autres. Je me dis que puisqu’elles sont là, autant faire connaissance, alors je les interroge, je dialogue avec elles.
C’est comme une sorte de béquille. Sans ce grand bout de métal, je me sens gauche, fragile, ordinaire.
J’ai appris à aimer ça.
Parfois je me dis que ce qui fait inconsciemment le défaut de la pole à mes yeux, c’est qu’il y a quelque chose dans la relation à un agrès qui encombre. L’agrès c’est cet objet indispensable à certaines disciplines circassiennes. On peut le voir comme un jouet, un instrument, une extension. Le cirque donne à voir ce qu’un idéal de pureté bourgeois préfèrerait gommer : une relation de nécessité, un corps dépendant d’un autre, un corps vulnérable, aussi. Il est une sorte de rappel de notre condition matérielle. À l’inverse, le corps dansant m’est toujours apparu comme une transcendance totale, absolue.
La danse a cette particularité de donner l’illusion que le matériau artistique est tout à fait le même que celui du quotidien. La frontière entre ce que l’on est et ce que l’on crée est imperceptible. C’est comme si danser c’était se mettre en jeu soi. Naïvement, j’imaginais que la danse permettait de s’embellir, de se parfaire. Cette pensée me grisait. Me terrifiait aussi. Ça représentait trop.
Comme s’il ne s’agissait pas de faire, mais de devenir quelque chose. Digne d’amour, peut être.
C’est en grande partie ma découverte de la pole dance qui m’a permis de redéfinir mon rapport à la création et la mise en scène de soi sur des bases plus saines. À l’écoute de mes contradictions, j’en suis venue à extraire de mon histoire personnelle certains enjeux de performance de genre, entremêlés d’attendus d’exceptionnalisme bourgeois. Ça m’a amenée à comprendre que ce que je projetais dans la danse relevait d’une forme de magie noire.
L’admiration ne se substitue pas à l’amour. À fortiori, elle l’engloutit.
En canalisant ma soif d’extraordinaire et mon besoin d’attention à un espace-temps circonscrit, la pole a joué pour moi le rôle d’un bouclier et d’un garde fou. Elle matérialise une limite au delà de laquelle commence et s’arrête mon identité de performeuse — et par là certaines attentes et exigences, certains outils et procédés.
J’aime visualiser ce passage vers mon univers créatif, lorsque je commence un entraînement. Je traverse la pole, et c’est comme pousser une porte en moi-même. Ce rituel me rappelle que j’entre dans une dimension autre.
Toutes les choses magiques qui s’y passent se doivent d’y rester.
Il va sans dire que ces réflexions ont émergé au fil d’un processus qu’elles ont tout sauf initié. Si je suis venue chercher la pole en premier lieu, c’était plutôt dans un mouvement de provocation. L’hyperféminité communément associée à la pole — comme continuum du strip — représentait une subversion de l’esthétique bourgeoise qui m’exaltait ; me jeter sur ce déguisement de femme fatale ready-made m’a permis de déplacer mon envie de plaire, sans pour autant la déloger *.
Et puis, j’ai été surprise par les brulures, les bleus, la corne. J’ai observé mon corps, chaque jour un peu différent, me dépasser, scrutant chaque morceau de muscle en plus comme s’il m’arrachait un bout de féminin en moins. Cette force nouvelle m’imprégnait d’un gout sucré amer dont il serait malhonnête de dire que je me suis totalement défaite. Malgré tout, je pressentais que mon nouveau corps contenait en lui le pouvoir de transformer ma manière d’être au monde, et j’aimais ça. Je me rapprochais de ce en opposition à quoi je m’étais définie, ce que j’avais par mimétisme considéré comme pas suffisamment ‘féminin’, inconsciemment jugé indésirable. Je réalisais que la normativité de mon corps m’avait amenée à m’enfermer dans certaines manières de me (re)présenter, simplement parce que je pouvais, et parce que j’en tirais des privilèges.
J’étais loin d’imaginer que la pole était dotée de forces qui lui étaient propres, que son inertie déjouerait la mienne.
On a tant figé la pole en un objet de fantasme, qu’on ne soupçonne pas qu’elle est en réalité une expérience d’une intensité sensorielle folle. Visuellement, on ne mesure pas la puissance, la vitesse, l’étourdissement. Grâce aux nouvelles sensations denses, bruyantes, qui se multipliaient sur ma peau, le brouhaha des autres se faisait plus distant. Une épaisseur de peau en plus poussait entre moi et le monde, me donnant des contours plus fermes, affirmés. Je n’étais plus seulement une image qu’on regarde, et je prenais conscience des parties de moi que j’avais tues pour que l’autre me voit, m’approche, me remplisse. J’apprenais enfin à pratiquer une discipline d’écoute de mes besoins, de mon rythme, à faire de mon corps une priorité.
J’ai trouvé dans la pole un cadre précieux, tangible, source d’ancrage. En ouvrant la voie vers un mode de relation non fusionnel à la création (l’objet artistique n’est pas tout à fait moi), la pole m’a permis de repenser ma manière de créer et de relationner. J’ai découvert avec la pole dance tout un univers, à la fois sensoriel et symbolique, qui m’a guidée dans la définition de mes contours et de mes limites. J’en suis venue à construire autour de cette pratique un imaginaire qui m’est propre. Nos imageries intérieures ont une incidence matérielle puissante qu’il ne faut jamais sous estimer. Sans pour autant répudier la symbolique phallique associée à la pole — celle-ci saura toujours se montrer pertinente — je propose d’enrichir la pole en tant que signifiant. Dans mon travail, la barre marque des distances, délimite des frontières, sanctuarise mon introspection — certes extravertie.
* On peut choisir de performer son genre de telle manière pour mille raisons. Ce n’est pas le déguisement en lui-même que je pointe du doigt, plutôt les mécanismes qui nous poussent dans sa direction. Vive l’univers du strip !